Lors de son entretien d'embauche, Winston a compris qu’il s’apprêtait à entrer dans l’histoire
À l’automne 1968, un événement à la fois discret et profondément symbolique a traversé les rues d’Ottawa. Au volant se trouvait Winston Cumberbatch, un homme dont l’assurance, le professionnalisme et la détermination allaient faire de lui le premier chauffeur d’autobus noir de l’histoire d’OC Transpo. Il ne cherchait pas à devenir un pionnier. Il voulait simplement un emploi stable dans son nouveau pays d’adoption. Pourtant, sa présence a ouvert des portes longtemps restées closes et son héritage continue aujourd’hui de façonner le réseau de transport en commun, ainsi que la ville qu’il considère comme son chez lui depuis près de six décennies.
C’est au cours d’un trajet en autobus tout à fait ordinaire, sur le chemin du retour à la maison, que Winston a entrepris son parcours. Il se souvient d’avoir observé le conducteur manœuvrer avec aisance cet imposant véhicule dans les méandres de la ville. « J’ai regardé le chauffeur, fasciné par la précision avec laquelle il manœuvrait cet énorme autobus, confie-t‑il. Et je me suis dit que j’aimerais beaucoup faire ça. » Il avait déjà conduit des autobus en Angleterre, sans toutefois envisager de reprendre le volant au Canada. Ottawa était alors une ville de fonctionnaires, où les bons emplois se faisaient rares. Mais ce moment est resté gravé dans sa mémoire, parce qu’il semblait manquer quelque chose. « Je n’ai vu aucun chauffeur de couleur, dit-il. Et je me suis dit que ce serait une bonne idée pour moi de conduire un autobus à Ottawa. »
Winston n’a pas fui cette responsabilité. Il l’a accueillie avec un calme empreint d’assurance.
L’idée a fait son chemin. Elle lui paraissait juste. Elle lui semblait possible. Il a donc présenté sa candidature à la Commission du transport d’Ottawa (CTO), l’ancêtre d’OC Transpo. Lors de son entretien d'embauche, Winston a compris qu’il s’apprêtait à entrer dans l’histoire. « Ils m’ont fait savoir qu’ils avaient toujours voulu embaucher une personne de couleur, se souvient-il. Un gestionnaire m’a dit : “Monsieur Cumberbatch, vous avez toutes les qualifications requises pour devenir notre premier employé de couleur.” »
Winston n’a pas fui cette responsabilité. Il l’a accueillie avec un calme empreint d’assurance. « J’étais confiant. Je n’étais qu’un employé à la recherche d’un travail, mais je savais que je portais la lourde responsabilité de me comporter avec sagesse. » Son éducation à la Barbade lui avait transmis un profond sens de l’identité et de l’estime de soi. Il emportait cette force intérieure avec lui à chaque quart de travail. « Je n’ai jamais douté que je serais un atout, a-t-il affirmé. J’ai même dit au gestionnaire : “Monsieur, je veux être un atout plutôt qu’un handicap pour cette entreprise.” »
Son tout premier matin de travail est encore gravé dans sa mémoire. « On aurait pu entendre une mouche voler, a-t-il raconté. Tous les regards étaient tournés vers moi, mon garçon. Tous les regards. »
Son tout premier matin de travail est encore gravé dans sa mémoire. « On aurait pu entendre une mouche voler, a-t-il raconté. Tous les regards étaient tournés vers moi, mon garçon. Tous les regards. » Il a ressenti le poids de ces regards, mais aussi autre chose. « Je crois que même Dieu était avec moi à ce moment-là. La confiance que j’éprouvais est difficile à décrire. » Puis il y a eu un élan de bonté qui a bouleversé le cours des choses. Un collègue s’est approché de lui et lui a dit : « Si je peux vous aider, n’hésitez pas à me faire signe. »
Après son premier quart de travail matinal, Winston est retourné au garage. La cafétéria était bondée et quelque chose d’inattendu s’est produit. « Ils m’ont appelé. La plupart voulaient que je m’installe à leur table. À partir de là, ils m’ont tout simplement accepté. » Tout le monde ne l’a pas accueilli à bras ouverts. Certains visages en disaient long, mais Winston a choisi de s’attarder sur le soutien plutôt que sur l’opposition.
Une fois en poste, Winston n’a pas été confronté à une hostilité frontale, mais un racisme feutré persistait.
Bien avant qu’il ne prenne place derrière le volant, des obstacles se dressaient déjà sur son chemin. Certains membres du syndicat ont tenté de bloquer totalement l’embauche de chauffeurs noirs. Une motion a été déposée à cet effet, mais le président du syndicat l’a aussitôt rejetée, rappelant aux membres que la charte syndicale garantissait la protection de tous les travailleurs, quelles que soient leurs origines. Une fois en poste, Winston n’a pas été confronté à une hostilité frontale, mais un racisme feutré persistait. « Ce n’était ni gênant ni insultant, mais c’était subtil », a-t-il expliqué. Il a refusé de laisser cette expérience freiner son élan. Il s’est concentré sur ce qu’il pouvait maîtriser : son éthique de travail, son professionnalisme et sa conduite.
Un collègue blanc lui a confié un jour : « Si tu avais multiplié les erreurs à ton arrivée, la direction aurait sans doute freiné l’embauche d’autres employés noirs par la suite. » Winston a pleinement mesuré le poids de cette responsabilité et s’est appliqué à l’assumer. « J’ai reçu beaucoup d’éloges du public, pour ma tenue, ma façon de traiter les passagers, et je n’ai jamais eu d’accident », a-t-il raconté. Son uniforme était toujours impeccablement repassé. Ses chaussures, toujours parfaitement cirées. Son service, toujours irréprochable. « Je faisais simplement mon travail. »
Il ne s’était jamais perçu comme un symbole, et pourtant, il en est devenu un.
Sa présence a eu un effet d’entraînement immédiat. « Deux mois après mon embauche, ils en ont recruté un autre, a-t-il précisé. Puis, les candidatures ont commencé à affluer. En l’espace d’un an, ils avaient embauché environ cinq ou six conducteurs de couleur. » Voir Winston au volant envoyait un message clair : la CTO embauchait des chauffeurs noirs. Il ne s’était jamais perçu comme un symbole, et pourtant, il en est devenu un.
Au fil des années, Winston a noué des liens profonds avec les personnes qu’il transportait. Deux lignes demeurent particulièrement ancrées dans sa mémoire : la ligne 6 et la ligne 52. La ligne 52, en particulier, est devenue une part essentielle de sa vie. Il connaissait si bien ses passagers que, lorsqu’une personne manquait à l’appel pendant l’heure de pointe du matin, il s’arrêtait et scrutait la rue. « La plupart du temps, on voyait le passager arriver en courant, et je l’attendais. » Ses passagers préférés étaient les écoliers, notamment une sœur et un frère juifs qui faisaient chaque jour le trajet entre Dovercourt et leur école, sur Rideau. « Le garçon était fasciné par moi. Il s’asseyait juste derrière mon siège et discutait avec moi pendant tout le trajet. » Des années plus tard, devenu adolescent, le jeune garçon a reconnu Winston sur une autre ligne et l’a salué chaleureusement, allant jusqu’à passer un bras autour de ses épaules. « Je me demande parfois ce que sont devenus tous ces enfants, a confié Winston. Beaucoup d’entre eux sont aujourd’hui grands-parents. »
Son attachement à Ottawa s’est renforcé à chaque quart de travail. Comparée à Londres, en Angleterre, Ottawa lui paraissait chaleureuse, accueillante et intime. « Je me sentais proche des passagers à Ottawa, dit-il. Ils montaient dans le bus et me saluaient. » La ville elle-même lui donnait le sentiment d’être chez lui. « J’avais l’impression d’y être né. Même aujourd’hui, près de soixante ans plus tard, je me sens véritablement partie intégrante de cette ville. » Il n’a jamais envisagé de partir. « Je ne me sens pas étranger. J’ai l’impression d’avoir toujours vécu ici. »
Aujourd’hui, Winston porte sur ses 30 années de carrière un regard empreint d’une profonde gratitude. « Avant tout, je tiens à remercier la direction de la CTO de m’avoir donné l’occasion de faire partie du réseau de transport en commun de cette ville. » Cette occasion a façonné sa vie. « Le niveau de vie dont je bénéficie aujourd’hui, je le dois à mon emploi et à ma retraite chez OC Transpo, une entreprise respectée, un lieu où l’on peut bâtir une famille. »
En janvier, le maire a officiellement rendu hommage à Winston pour avoir brisé les barrières en devenant le premier chauffeur d’autobus noir d’OC Transpo et pour avoir ouvert la voie à une plus grande égalité et à une meilleure représentation au sein de l’entreprise. Il encourage les jeunes en quête de stabilité à envisager une carrière à OC Transpo. « Si vous faites bien votre travail, vous serez récompensé. » Et le fait d’avoir été le premier? « Je n’ai aucun regret. Absolument aucun. Ce fut un plaisir, vraiment, un grand plaisir, même une joie de faire partie de cette entreprise. »